Over Turner

Marceau Baptiste, Lyon, le 20 juin 2024

« Le rivage est plus sûr, mais j’aime me battre avec les flots »

Emily Dickinson, lettre à Abiah Root, 1850

Face à la critique incessante et aux obstacles qui nous éloignent de notre voie, s’élever dans le flot perpétuel des éléments pour devenir auteur, artiste ou explorer toute forme d’expression reste un défi permanent. Ces paroles résonnent profondément chez ceux qui bravent les tumultes de la création artistique. Mais que dire de l’artiste qui choisit de s’approprier l’estampe, vue davantage outil que véritable médium, toujours marginalisée en raison de sa sérialité, de son hybridité ?

Comme une houle inlassable, l’estampe persiste et inspire. C’est dans cette voie que Romain Gabaud, graveur et peintre à la fois, développe une pratique singulière. Ses images naissent de combinaisons étranges entre xylogravure — la gravure sur bois — et aquarelle. La première évoque la rudesse et la permanence, tandis que la seconde, éphémère et fluide, devient un foyer de l’instant. À défaut d’être Turner, l’aventurier qui brave les bourrasques, perché en haut du mât, leurs quêtes n’en sont pas moins communes. Tous deux, par le paysage, aspirent au sublime. Voilà, le défi lancé au gré de la tempête.

Pour mieux y parvenir, concentrons-nous sur À dos du reste. Cette série ou installation de neuf gravures à l’aquarelle nous est présentée comme une seule et même œuvre, bien que constituée de multiples éléments. Ces estampes sur papier fin, presque translucides, collées ensemble à même le mur ouvrent un œil dans la tempête. Le plasticien joue ainsi sur la notion d’estampe, la poussant à se renouveler, comme elle appelle à l’être. L’itération et la série sont mises au service de la volupté. La combinaison, ni purement estampe ni purement aquarelle, nous renverse par l’hybridité de sa nature. Là, est le terrain de jeu que le plasticien contourne et retourne.

Dans son exploration du paysage, Gabaud dissèque chaque élément, au fil des impressions, des superpositions, pour ne laisser apparaître que le phénomène pur. Cette dissolution des formes et des traits, c’est bien là le sublime. Il incite le spectateur à vivre une expérience hors-limite, à sortir de son cadre habituel de représentation. Ici, le pittoresque laisse place à une expérience brute des éléments : celle du ciel, du soleil, d’une place parmi le mouvement des astres.

De la fusion de la xylogravure et de l’aquarelle, inspirée par la technique japonaise, le paysage retrouve sa qualité poétique première. Elle invite à réfléchir sur la façon dont nous interprétons et expérimentons notre environnement. Par ses rotations et ses (ré)volutions incessantes, le plasticien nous pousse à dépasser nos préconçus sur ce qu’est le paysage. Il ne renie en rien les propriétés du hasard, de l’imprévu et de la tache, comme le préconisait déjà Alexander Cozens en 1785. Par ses leçons, Romain Gabaud distille le sublime du paysage.

En fin de compte, nous sommes confrontés à cette lueur éclatante, omnisciente et omnipotente, arrachée au monde. Elle nous incite à voir ces moments comme des œuvres d’art en eux-mêmes, et inversement, à considérer ces œuvres comme des moments figés dans le temps. À travers ses images, Romain Gabaud nous pousse à réévaluer notre conception de l’estampe, à la percevoir comme un spectacle en soi, une expérience unique et renouvelable. Nous y retournons encore et encore, feuille après feuille. Ainsi, serait-il intéressant de noter que dans la langue française, le verbe « retourner » est à la fois l’antonyme de calmer et d’apaiser, mais aussi proche de ce qui exalte, inquiète ou touche. Voilà une définition du sublime, qui se manifeste par la transcendance de nos conditionnements individuels, créant une nouvelle unité, une universalité en somme.

Quand Constable qualifiait l’œuvre de son compère Cozens de « all poetry », c’est bien de cette qualité commune qu’ont l’artiste et le poète. Il s’agit de rappeler à chacun l’expérience du monde, comme écrasé, retourné par le rouleau de la vague.